cette plante jardinière manque de tonus

et  tu aurais dû la noyer à grande eau

quand c’était le temps

tu  l’arroseras  cette nuit

d’un coup qu’elle se redresse

et te fasse oublier la fin de l’été

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La caissière de l’Inter

La caissière de l’Intermarché parle un français impeccable qui m’émeut. Nous échangeons quelques banalités :  un  «bonjour», un «bonsoir» articulant chaque syllabe. Je lui tends ma carte de crédit avec des yeux de «faites ce que vous voulez avec». Elle est la duchesse de Guermantes, une pellicule de plastique entre les doigts. Je sors avec des œufs que j’espère encore intacts après ce grand bouleversement.

iconographie du bain


Ce soir-là, elle prit un bain en se rasant les jambes, comme elle avait vu des femmes le faire dans les films : celles qui le prennent avec un amant, les jambes entremêlées; celles qui y marinent assez longtemps pour voir leurs mains devenir des dattes séchées; celles qui y lisent une revue à potins, les bulles de savon recouvrant stratégiquement leurs seins; celles qui y fument des cigarettes longues en observant la moisissure sur la céramique, faisant voler les volutes de fumée au-dessus d’elles; celles pour qui l’heure du bain se clôt lorsqu’elles sortent la tête de l’eau après avoir découvert le sens d’une déclaration, éclaboussant au passage une traînée de chandelles.
L’eau est tiède et son ordinateur portable posé sur une chaise manque de batteries. Elle dépose le rasoir trois lames dans le porte-savon. Le générique d’une série américaine défile. Écriture blanche sur fond noir. Devant elle, son ventre et son sexe forment une masse crayeuse presque inconnue. Elle tire le bouchon de plastique et reste là, le cul dans le bain à observer l’eau se dérober sous elle jusqu’en Australie. La crasse et les poils forment un cerne sur l’émail. C’est dégueulasse et franchement peu cinématographique.

Pour H.
sur le balcon du voisin
tu tombes sur ce chat brun et noir à l’oeil rouge
mordu par un autre matou
vous vous toisez
longuement
les yeux dans les yeux
comme de vieux routiers
eye to eye
tu dis :
t’es laite
par l’interstice de la moutiquaire
les voisins du voisin
t’entendent insulter un chat
gratuitement
à l’heure du souper
bruits de vaisselle
pas facile la vie de cour-arrière

le soir même
tu sors fumer au balcon
le chat brun et noir descend les marches
tranquilement
cahin-caha
clopin-clopant
à la première poffe
tu flaires une odeur pestilentielle
ton balcon sent la pisse
la pisse de chat
douce vengeance du chat laite

REQUIEM POUR MIKE

Par temps humide ça sent le tabac blond
chez moi comme à la Havane
Mon coloc est parti hier
il laisse
une chambre vide avec :
une bouteille de Sortilège exempte de liquide
un rouleau de papier de toilettes
un carnet vierge
et un tas de caleçons scraps

Aujourd’hui, il pleuvait
et je me suis étendue dans ton ancienne chambre
j’ai regardé le réservoir Craven A
en pensant à la fois où nous avions fumé du hash dans ton lit
les fenêtres grandes ouvertes

Au salon, le café refroidit un peu.  Je choisis ma tasse de la journée, celle avec un bol à fruits. Le jour de ma disparition, il faisait huit degrés. J’ai ouvert la porte et les chats ont fait le tour de la galerie. J’ai déposé le carton de jus d’orange dans le bac de recyclage. La lumière me cachait la moitié du visage. J’ai fermé les yeux. J’ai souhaité qu’on me caresse la joue.